A une dernière des Justes

Photo by Cullan Smith on Unsplash

Je suis cernée de partout. Plus aucune place pour l’espoir. J’ai été touchée dans mes croyances, dans ma culture, dans mes liens. Jusque dans mon corps. Je ne suis rien et plus rien ne m’appartient, à part peut-être le souffle qui sort de mes lèvres, celui qui s’immisce entre mes dents à chaque inspiration. Mais même l’air, je sais qu’il est scruté, étudié, saturé de leurs capteurs. Ils attendent mon faux pas, ils guettent. N’importe quoi, quelque chose qui justifiera leur acte. A tout moment, je le sais, leur drone peut se diriger sur moi et m’éliminer d’un tir pile ici, entre les yeux. Rien que d’en parler cette partie me démange. J’y porte la main avec la crainte de voir ensuite sur mes doigts le rouge d’un sang qui coulait à mon insu. Je les lèche à la recherche d’un goût de sel et de rouille. A l’instant où je parle, il est probable que je sois déjà partie, déjà hors de ce monde. Chaque souffle entre mes dents est peut-être le dernier.


J’avance debout, en équilibre instable sur un fil duquel j’ai peut-être, probablement, déjà basculé. Je suis d’une nation déjà éteinte. Chaque dernier souffle entre mes dents est peut-être le dernier de tout un peuple.


Je refuse de m’éteindre. Mon regarde reste droit et vif. A l’affût. Je guette moi aussi. J’attends patiemment l’occasion, la seconde d’inattention, l’alignement soudain des circonstances, cette étincelle pour laquelle je me tiens prête. Je m’y précipiterai sans hésiter, sans fléchir. J’irai au feu avec joie.


Peut-être serai-je parti avant que l’occasion ne se présente. C’est probable, probable seulement. Comme il est probable que je ne vienne pas au bout de cette phrase, probable qu’elle s’étende à l’infini pour s’arrêter au beau milieu de nulle part, entre deux mots ou à la fin d’une syllabe, je me connais, rien ne saura arrêter ma main avant d’avoir atteint au moins la fin d’un mot, poussée par mon envie tenace d’aller jusqu’au bout d’une idée, je n’ai jamais été très douée pour taire mes idées, me faire toute petite comme ils le réclament, alors je le paie de ma vie, de mon corps, de la vie de mes mots dans ma tête, la vie des autres autour de moi, tous ces visages amis et familiers que je ne verrai plus; je me dresse vers mon nord, ils me l’ont pris aussi mais mon soleil est partout où mon regard se pose, je tends les bras dans un geste ample que je ne fais que dans ma tête et je dis en silence les mots, les syllabes, les sons familiers depuis l’enfance sans bouger les lèvres, ces mots qui me lient à mon ciel, ces derniers mots de mon probable dernier souffle qui disparaîtront avec moi; il reste probable que je ne parte pas seule, probable que l’occasion se présente et que je fasse exploser le monde autour de moi, probable que je parte entourée d’étincelles si déjà, si jamais, j’arrive au bout de cette phrase, si l’espace entre mes deux yeux, cet espace trop étroit ou trop large qui me distingue et me désigne, ne se teinte pas, ne s’est pas déjà teinté, d’un rouge sang flamboyant, rouge de ma tête et de mon envie de vivre, rouge de mes mots, rouge rouillé et salé, pareil à celui de ceux-là qui, cachés derrière leurs machines froides, décomptent mes faux pas dans un sourire cynique.

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