Une histoire de date

Un vendredi matin. Je sors faire les courses. Le temps m’est compté, je suis en période de répit.

J’entre dans le magasin en me soumettant docilement aux nouveaux rituels de l’époque: masque et gel hydroalcoolique. J’en viens à choisir mon magasin selon la qualité du gel. Je n’aime pas celui-ci, son odeur persistante de colle. Ni celui-là, aussi fort que de l’alcool à brûler, qui s’immisce dans chaque micro blessure de la peau, causées par d’autres gels avant lui, et brûle pendant de longues minutes. Cet autre, visqueux entre mes doigts, met un temps infini à s’évaporer.
Je soupire. Quand laissera-t-on mes mains tranquilles ?

J’appuie sur le bouton pressoir du flacon et je pense à la trentaine de mains qui se sont posées exactement au même endroit depuis l’ouverture du magasin alors qu’il est seulement dix heures. Toutes ces mains au même endroit, voilà qui me paraît quelque peu dangereux.


A l’entrée du magasin, éclairé au néon, l’odeur du pain chaud me réconforte. Au rayon des légumes, les salades ont bonne mine, les plants en basilic souffrent de la chaleur, l’ail chinois interpelle, avec son air d’avoir toujours été là comme chez lui. Les frigos pleins crachent un air froid dans un ronronnement de moteur.


Je cherche les steaks végétaux, ingrédient indispensable au repas du vendredi midi: du pain pita chaud, du hummus, un steak végétal, des rondelles de tomates, d’oignons et de la salade.
Après une longue période de rupture de stock, les steaks sont de nouveau disponibles. A la maison, on aime ceux-là en particulier.
Je prends l’emballage dans mes mains -propres !- et là, je m’arrête net. La date de péremption est dépassée… d’au moins trois semaines ! Ca doit être une erreur, et je le pose en évidence pour que les responsables de rayon puissent le repérer rapidement. Si un employé passe à ma portée, je le lui signalerai.

Je tente ma chance une seconde fois. Je saisis un autre emballage, toujours étonnée par ma mésaventure. Tellement rare, dans ce pays, que quelque chose aille de travers !
Celui-là, au moins, arbore fièrement une date plus éloignée. On gagne quinze jours… mais… la date est passée elle aussi ! Pareil pour le paquet d’après, idem pour le dernier paquet.
Je suis scandalisée. Non seulement j’ai dû subir une rupture de stock de ce produit pendant plusieurs mois sans aucune explication, mais voilà qu’en plus tous les steaks de cette marque sont périmés !

Dans ma tête se lance pour la deuxième fois de la matinée l’algorithme complexe lié à la préoccupation essentielle et récurrente de la mère de famille: “qu’est-ce qu’on va manger?”. La seconde itération du programme, intitulée: “qu’est-ce qu’on va manger d’autre ?” est plus lourde pour la mémoire vive. Elle inclut la gestion de la frustration des membres de la famille, y compris moi-même, conjuguée à la fatigue suite à l’itération initiale du programme, ayant consommé déjà un volume important de ressources. Un peu inquiète, je laisse les calculs se faire sans moi et j’attends que mon cerveau crache une solution. Pendant ce temps, je cherche des yeux un employé à qui signaler ce couac généralisé sur les steaks végétaux.

Au moment où mon regard se pose sur les yaourts, le monde bascule. L’algorithme tourne en boucle infinie, mes jambes flageolent. Passés de date, eux aussi. Comme tous les produits qui m’entourent. Je ne suis plus inquiète, je suis scandalisée. Quelle est cette enseigne où tous les produits sont passés de date ? Et tous ces clients, placides, se baladant entre les rayons, le chariot rempli à ras bord de nourriture potentiellement avariée ! Pourquoi personne ne semble se rendre compte du scandale sanitaire qui se joue sous nos yeux ?

Au bout de quelques minutes de panique dans ce monde qui m’est devenu incompréhensible, je fais mentalement le décompte du temps qu’il me reste avant la seconde attaque de fièvre. La première était à quatre heures du matin, les effets du paracétamol devraient durer jusqu’à… plus ou moins maintenant.

Enfin tout s’éclaire. La fièvre m’a décalée dans le temps. On est le dix-sept, c’est vrai. Mais le dix-sept juin, pas le dix-sept juillet ! J’avais un mois d’avance.
Mes pieds retrouvent la terre ferme. Je respire à nouveau. Les êtres autour de moi sortent de la candeur mécanique dans laquelle je les avais enfermés.
Je reprends les précieux steaks abandonnés sur le rebord du réfrigérateur, et je termine mes courses à la hâte.

Je rentre me mettre à l’abri sous la couette et jeter un comprimé effervescent dans un verre que j’écouterai chuinter en fondant avant de l’avaler pour obtenir, après un peu de repos, un nouveau répit de quelques heures. Satanée deuxième dose !

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