
L’obscurité forme un voile épais autour de moi. Mon corps, enveloppé dans la couverture, épouse parfaitement la forme du matelas. Mon corps, au-dessus de moi, est un poids lourd et mes muscles peinent à le soutenir. Là-bas à l’autre bout du lit, je remue les orteils. Cette zone, au moins celle-là, bouge sans effort.
Péniblement, en m’épargnant tout mouvement inutile, je rampe vers la tête de lit. L’avancée est lente, chaque centimètre un combat gagné. Je marque une pause et j’évalue la distance. Je suis encore trop loin. Je continue à onduler, me hisse comme je peux sans m’aider de mes mains. Cette fois, je pense être à bonne hauteur. La suite du geste, dans ma tête, est tout à fait claire, naturelle, évidente. Je veux appuyer sur le bouton du réveil pour faire apparaître l’heure. Mais mon corps, ce matin, est un trois tonnes.
Mon oeil cherche la ligne droite entre mon bras et le réveil pour éviter toute fausse manoeuvre. Je devrais pouvoir y arriver. Avant le grand saut, je plie et déplie les doigts de ma main. Je n’ai presque pas mal. Combien de muscles pour faire fonctionner une main ? Autant de petites victoires à célébrer pour moi sur les courbatures.
Cette fois, je me lance. L’avant-bras se déplie du coude dans une légère douleur, presque amicale. Une plainte s’échappe de mes lèvres malgré moi, sorte de petit grincement aigu, de couinement de souris. Eloigner le bras de mon épaule, par contre, est un geste beaucoup plus douloureux, et cette fois, j’émets un râle profond. Un dernier effort pour atteindre le bouton du réveil.
Je regrette amèrement d’avoir sauté les étirements à la fin du cours de sport. Je voudrais m’y mettre, là, tout de suite, mais la perspective de devoir rapatrier mon bras jusqu’à mon lit me paraît déjà en soi un exercice suffisamment difficile. Le réveil indique 4:50. Il est trop tôt pour me lever. Je marque une petite pause. J’inspire profondément. Manque de m’endormir ainsi, le bras pendant en dehors du lit. Je me secoue et entreprends de récupérer mon bras contre moi. Ca tire, ça tire, et ça tire encore. Même gémissement, même regret -j’aurais dû m’étirer !-.
Me voilà retournée à la position de départ. Les bras collés contre le corps, enroulée dans mon cocon. Je cherche à me rendormir, vite, le plus vite possible avant que me vienne une nouvelle idée.
Mon cerveau s’y refuse. J’essaie bien de faire la sourde oreille, je ferme les yeux fort, me répète que je suis très fatiguée. Mais déjà mes orteils se contractent, ma nuque pèse, mon dos est torturé. Il me faut, à tout prix, changer de position.
Je cherche comment retourner ce cachalot qu’est devenu mon corps. Y aller par étapes. D’abord me mettre sur le dos. Est-ce que ce ne serait pas suffisant ? Je rêve de m’arrêter à mi-parcours. Ma tête refuse toute discussion. Je me rendormirai uniquement sur le côté gauche. Je replie les jambes, inspire et pousse le bassin vers la gauche de toutes mes forces. Mon corps bascule enfin de côté. Lueur de joie, j’ai remporté cette bataille.
Je me souviendrai, quand j’aurai retrouvé mes muscles, de remercier mon corps de bouger sans tous ces efforts. Ce corps, quand tout va bien, est un petit miracle dont je dois prendre soin, je jure de m’en rappeler, et tout en jurant, je le sais, j’oublierai mon serment dès que tout ira mieux.
Je ferme les yeux et fais le vide. Plus rien n’existe autour de moi. Et voilà que -évidemment- l’envie me prend. D’abord une sensation de chatouillis dans le bas ventre. J’ai beau feindre de l’ignorer, je me sais déjà condamnée, trahie par mon propre corps. J’ai envie de faire pipi !