Les perdus

Photo by Eric Deeran on Unsplash

Certaines nuits, il y avait les crises. Alors on enfilait une veste par-dessus mon pyjama et mon père me conduisait à l’hôpital. J’aimais ces trajets, la nuit. La route déserte, la voiture glissait, on aurait dit qu’elle volait. Sur le trajet, mon père me racontait des histoires. Parfois, il lâchait le volant pour me montrer le panier de Ti-Jean qui montait, montait jusqu’aux nuages. Grandyab, en bas, pris de panique à la vue de son futur casse-croûte envolé dans les airs, lui criait de descendre. Alors Ti-Jean descendait, et les mains de mon père au même rythme reprenaient le contrôle de la voiture. On finissait par arriver au pied de ce petit bâtiment, tout près d’un grand jardin. Sur la façade, des personnages en plâtre étaient collés, assis comme sur une page verticale. Il y avait un seau, un râteau, un enfant. En tout cas, c’est ainsi que je m’en souviens. Les infirmières qui, toutes, nous connaissaient, nous accueillaient dans le hall.

Mais avant d’entrer, avant que la porte automatique ne s’ouvre, je jetais un oeil vers le coin du bâtiment. La silhouette était toujours là, ratatinée au sol. Un fantôme de femme, sans âge et sans visage, bosse de chair immobile, par tous les temps. Quelle était son histoire ? Pourquoi s’asseoir là, choisir ce lieu précis, un hôpital pour les enfants. Je m’imaginais des histoires, cherchais des explications puis tout s’évanouissait dans les nuages de fumée blanche des aérosols. Des nuages à inspirer, à souffler en des formes étonnantes, parfois inquiétantes. Leur arrière-goût médicamenteux, salé et amer, collant la langue au palais dans mon semi-réveil.


Il y avait aussi cette drôle de paire. Deux dames maigres et sèches, épouvantails baroques, fouillis d’habits improbable. Elles surgissaient au beau milieu de la route et vous stoppaient net. Ou alors elles vous intimaient l’ordre de rouler avec de grands gestes, et vous n’osiez pas leur tenir tête. Vous passiez, accompagné de leur salut militaire et solennel, quelle que soit la couleur des feux de circulation. L’une des deux était la cheffe de l’autre. On la voyait régulièrement houspiller sa subordonnée qui, elle, se tenait au garde à vous, parfois sur le trottoir, d’autres au milieu de la chaussée.


Il y avait ces hommes au même visage, aux mêmes dents gatées. L’un des deux, en nous croisant, nous adressait un “salut, chef”, et mon père lui vidait sa petite monnaie dans les mains. L’autre venait chez mon oncle, le matin. On ne le faisait pas entrer. Mais il s’accroupissait dans la cour et buvait son café, chaud et bien sucré, avant de disparaître jusqu’au lendemain. On l’appelait “sinistré ». Avait-il eu un jour un autre nom ? S’en souvenait-il ?

Où sont ces apparitions ? Que sont-elles devenues ? Certains jours j’arpente les rues propres et fleuries de ma nouvelle vie et je frissonne. Certains jours, je les trouve trop froides.

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