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Photo by Leonardo Yip on Unsplash

Il y a d’abord l’envie. Une couverture de magazine dans une vitrine, un mot retrouvé avec le goût de l’enfance, parfois le froid tout simplement. Parfois encore, c’est le détour d’une rue, et tout à coup on n’est plus ici, mais là-bas, dans un quartier arpenté toute l’enfance. On tourne et on croit reconnaître. Parfois encore, souvent, c’est une odeur. Les raisins qui coiffent la montagne, leur odeur de fruit vert. Avec le temps, l’envie enfle, se gonfle, recherche partout ces quelques éléments qui ramènent au pays. L’envie devient besoin. Un besoin lourd, massif, qui s’accroche à vos pas, et il grossit, grossit et grossit encore. Il n’est plus possible de l’ignorer. Il faut rentrer, et vite. Tout de suite. Un besoin vital. Le corps, allongé, cherche un peu de repos, mais les jambes, impatientes, pédalent dans le vide pour se rapprocher de la terre natale.

On se décide à acheter les billets, on compare, on cherche les bons horaires, on calcule. Puis, pendant quelques jours, la joie est là. Ca y est, enfin, on rentre.

L’attente est longue, mais la tête enfin se repose. La main se pose sur les jambes et les calme,”là, là”, comme on calmerait un enfant surexcité. Elle leur promet “bientôt”. La certitude de rentrer suffit au repos. Le froid est moins mordant, le manque de soleil ne compte plus vraiment. On est dans sa bulle. On rentre retrouver le soleil. Bientôt. On regarde sa veste d’hiver d’un drôle d’air: un attirail saugrenu, un vêtement d’emprunt, étranger. Bientôt on sera parti. On oublie qu’on reviendra.

La veille, on termine les valises. On les pèse, on se couche tard. On imprime les billets d’avion et on les relit, pour être bien sûr, on a peur de se tromper d’horaire. On se répète le chemin, on achète un picnic. On jette un oeil à son appartement et on croit le quitter pour toujours. On en aurait presque une petite larme. On se dit: “après-demain, à cette heure-ci” on sera téléporté à des milliers de kilomètres. On dort mal.

On se met en route. On cherche à calmer l’excitation des enfants, on reste calme. On a peur d’oublier quelque chose. On tâte régulièrement la poche de sa veste pour vérifier les passeports. On ose à peine y croire. Demain, à des milliers de kilomètres, demain, à la maison. Loin mais enfin proches. On regarde autour de soi tout ce qui, dès demain, sera devenu tellement loin. On se dit qu’il nous manquera aussi cet ici qui demain sera là-bas. Mais il est trop tard, dans sa tête on est déjà parti.
On fait la queue, on enregistre les bagages. On regarde les gens autour de soi, on pense à ces aéroports qui sont des lieux étranges, on gronde les enfants, on achète un café dans un gobelet en carton au distributeur et un paquet de chips cher et minuscule. On s’assied sur des valises, on espère ne pas avoir oublié d’objets interdits dans son bagage à main. On s’étonne d’appeler son vieux sac “bagage à main”.
On attend. Longtemps. On lit des journaux qu’on n’ouvre jamais d’habitude. Le nez se met à couler dès qu’on entre dans l’avion. On est serrés dans les couloirs derrière des gens qui cherchent leur place. On trouve son numéro. On s’assied, on s’installe, les enfants jouent avec tous les boutons: allument et éteignent les lumières, descendent et remontent leur siège. On aimerait faire comme eux.


L’avion décolle et nous colle au siège. La téléportation commence. On est dans cet entre-deux mondes au ciel éblouissant de bleu. On nous propose de tous petits plateaux. On choisit “poulet ou poisson”, mais on sait avec le temps que tout a le même goût. Chaque aliment est séparé dans un emballage plastique. On pose son plateau sur la tablette devant soi. On s’entend, étonné, demander un jus de tomates. On perd sa cuillère par terre. On plonge sous les tablettes pour la retrouver, on manque de renverser son repas plusieurs fois. On retrouve sa cuillère. On reprend sa place, fier de ne rien avoir renversé et victorieux, avant de renoncer à l’utiliser.
On essaie de dormir un peu. Sur chaque genou on a la tête d’un enfant déjà endormi. On met la main entre les deux pour éviter qu’ils se cognent. La nuit est longue, très longue. Des gens font des aller-retour dans le couloir entre leur place et les toilettes. Au bout d’un moment on ferme les yeux. On les ré-ouvre quelques heures plus tard. Sur l’écran devant soi des images d’un film. La bande son est couverte par le bruit du moteur.


Au bout d’un temps infini les lumières se rallument. Les enfants se réveillent et allument les dessins animés du matin. Retour du plateau à poser devant soi et des éléments séparés par du plastique. L’écran de navigation montre enfin les abords de l’île natale. L’avion perd de l’altitud et amorce son atterrissage. On sent des chatouilles dans le ventre, les oreilles se bouchen. L’île apparaît, à travers le hublot: chapeau melon de vert au milieu de l’océan. On arrive, il était temps !
Les passagers applaudissent le pilote pour son atterrissage. On guette la fin du signal lumineux pour avoir le droit de détacher sa ceinture. Les autres sont déjà debouts. Les portes-bagages s’ouvrent au-dessus de nos têtes. On rentre la tête dans les épaules, de peur de se prendre un sac sur le crâne. On récupère les sacs.


On attend dans le couloir. Les pieds trépignent d’impatience. On sort de l’avion et on marche dans un tunnel menant à l’aéroport. On pense: « encore un entre-deux mondes ». On est accueilli par une bouffée de chaleur moite. A ce moment précis, on sent qu’on est rentré. Quelque chose de soi qu’on croyait disparu s’agence à soi-même. Enfin.

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