
Gros plan en noir et blanc sur elle et sa guitare. Les premiers accords. Je reconnais une vieille mélodie enfouie. Une autre voix, un autre visage, les mêmes paroles.
« Mon monmon li lé réyoné
Mon monmon li priyèr bondié
Mon monmon li la pa rasis
Solman malbar kaf koz pa li. »
Danyel Waro – Lo Ker Konyé (COVER by Kénaelle)
Je l’écoute en boucle. Encore et encore. En moi, un souvenir comme une fleur de papier s’ouvre lentement, désengourdit ses pétales fripés, enfle et se rengorge. Je m’imprègne de la musique -l’eau- et je la regarde éclore. Surtout ne pas parler, ne pas brusquer, ne pas couper le son. Etre là, présente à ce miracle.
Fin d’un rassemblement politique. Sur l’estrade, pendant un temps infini, un homme parle. Sa voix monte, gronde, explose en tonnerre, son poing se lève, on applaudit. Puis il reprend, plus posé, la voix monte, tonne à nouveau, le poing levé, battement de mains de l’assistance, l’une contre l’autre. J’ai douze ans peut-être. Je ne cherche pas à comprendre, j’absorbe. La musique, le tonnerre, la colère, à l’état brut. Le goutte-à-goutte des mots dans le sang bouillant de la foule, les mains qui claquent à l’unisson. J’avale sans filtre. Le dur de l’estrade sous mes fesses, l’attention, les mines concentrées. La présence recueillie de mes parents à mes côtés, leur écoute de l’homme debout. Sa voix à lui, sa musique, son rythme.
La fin dans une ovation sonore. Un temps d’arrêt des corps, comme une sidération. La musique retentit. On se lève, les visages s’ouvrent. On parle, on commente. Les voix montent aussi, plus faiblement, distillées.
On s’étire. On prend des nouvelles des uns, des autres. On a envie, besoin de s’arranger la bouche avec un petit cornet de pistaches grillées.
Ma tante vient nous saluer. Vibrante encore du discours. Elle commente les mots de l’homme debout, les paroles de la chanson. Elle chante, elle danse.
Elle tousse un peu. Une toux forte qui la prend parfois. Puis elle s’éloigne.
Bientôt elle disparaît dans la foule. Reste dans son sillage, comme un parfum, une chanson.