
Mon premier jour à “l’école des grands”. Finis les coloriages et les chansons, il est l’heure de commencer à lire. La maîtresse m’accueille devant la salle de classe. Je suis impressionnée. Sagement, j’entre et je vais m’asseoir à la place qu’elle me désigne. La salle est sombre, les stores sont baissés. Elle allume un projecteur et le dessin d’un rat vert apparaît au mur. Il est habillé comme un humain et assis à une table. On nous demande de décrire ce qu’on voit. L’assiette, le fromage, le verre. L’instant est magique. Il m’aura suffi de prendre place dans cette salle de classe, et déjà je sais lire ! Je sais lire puisque les mots qui me chatouillent les lèvres, bien que ma timidité m’empêche de les dire sont ceux qui sont écrits tout autour du dessin. La maîtresse nous les montre au fur et à mesure. Personne ne sait nommer ce drôle de bonbon à côté de l’assiette de Ratus, le rat vert. Je ne peux plus me retenir et je lève la main pour donner la bonne réponse. C’est un “rond de serviette”. Je suis fière d’avoir trouvé, et je me dis que cet instant est très important pour moi. Mon deuxième premier mot, celui de la lecture. Avec mon index, je le note sur mon front pour m’en souvenir.
Les midis, j’expédie le repas de la cantine à toute vitesse pour me précipiter à la bibliothèque. J’ai le besoin urgent de savoir lire. Je prends une pile de livres pour débutants et je m’efforce de les déchiffrer un à un. Parfois une lettre me résiste, alors je porte le livre à la bibliothécaire et lui demande de m’aider. Comment se lit ce mot-là ? Et celui-ci ?
Je sais enfin lire. Je méprise les “Martine” que mes camarades de classe dévorent. J’aime mieux les livres sans trop d’images. Ceux à la couverture bleue, avec un signet doré. Dès que j’en ouvre un, c’est comme une bulle qui se forme autour de moi et qui m’emmène très loin de ce petit banc en bois où je suis assise sur le balcon. Les malheurs de Sophie me font souffrir avec elle, même si je ne comprends pas tout. Pourquoi est-elle si désobéissante ? Pourquoi doivent-ils brosser leurs habits avant le repas ? Qu’est-ce que c’est, un soufflet ? Je ne cherche pas à savoir. J’aime mieux laisser ce mot en suspens. Peut-être dans cet autre monde suffit-il qu’on souffle sur quelqu’un pour que ses joues deviennent rouges ? Dans un monde de “comtesse née Rostopchine”, c’est peut-être tout à fait vraisemblable ? J’aime ce nom, cette sonorité qui ne se rattache à rien de commun à mon monde. Née Rostopchine.
Un après-midi de paresse volé au monde. Un repos au milieu de la semaine. Le corps qui tire, qui craque, qui se détraque. Pas de quoi s’alarmer, mais juste assez pour que je lui accorde un peu de répit. Juste pour l’après-midi. Je sors de mon sac un livre. Je connais l’auteure, j’ai tout lu d’elle. J’ouvre avec appréhension. Saura-t-elle encore une fois, mon araignée, tisser ce fil de mots pour me relier à elle ? Elle avance, phrase après phrase, tranquillement, sûre de son coup. Le plaisir de retrouver ses images, ses mots comme de vieilles connaissances et en même temps l’étonnement de voir jaillir un monde nouveau en quelques phrases. Autour d’elle et moi cette bulle. En ce moment, elle se tient tout près de moi. Si je tendais la main, je toucherais ses cheveux, j’en suis persuadée. Elle n’écrit pas vraiment ces mots elle me les murmure à l’oreille. Mieux, elle les injecte directement sous la peau. Je vibre, je ris, j’ai mal, je vis.
Je me mets à mon tour au clavier, et je prie. Pour que mes phrases se mettent à vivre. Pour que les mots que je pose ne soient pas une stupide juxtaposition de briques inertes. A mon tour, j’ose. Je fabrique laborieusement une liane que je tends vers le ciel au hasard. Elle se balance au vent à la recherche d’un impact. J’ai peur. Va-t-elle pendre dans le vide et le froid puis s’atrophier sans avoir jamais rencontré quelqu’un. Vais-je me prendre la vanité, l’absurde de cette liane en pleine figure ? Toucherai-je quelqu’un, planté là au bon moment, qui saura la recevoir. Mes mots sauront-ils suffisamment toucher puis encercler ce lecteur et le faire entrer dans la danse ? Aurai-je auprès de lui ma place ? Pourrai-je le faire vibrer sous mes mots comme un instrument à corde ?
Et si ça ne fonctionnait pas, si je ne touchais personne ou si après l’avoir touché ma liane se desséchait en plein vol ? Aurai-je alors encore le courage de jeter d’autres lianes dans le vide encore et encore ?
Arrêter d’essayer, c’est arrêter de respirer.