
On est en hiver. Un hiver de juillet-août que beaucoup ne sentent pas. Pour moi, la baisse de quelques degrés apparaît comme un évènement à part entière. Mon corps, rechargé d’ordinaire à l’énergie solaire, se fait plus lourd, plus lent. Je suis engourdie par le manque. Je peine à sortir de mon lit le matin. Je traîne sous une douche trop chaude. La salle de bains est plongée dans un nuage épais et humide de buée. Je dessine un visage sur le miroir: des yeux, un nez rond, une bouche qui sourit.
L’obscurité silencieuse de la cuisine : ses volets en bois, la tôle de son toit, le ronflement continu du réfrigérateur. Dans un coin, la radio, à l’antenne cassée, émet des sons entrecoupés de parasites. La plupart du temps, on ne l’écoute pas.
Tout à coup, j’ai froid. Je tremble. Besoin de sortir pour trouver la chaleur.
Dehors, dans un coin, un rayon de soleil se dépose sur un bout du muret en pierres. Je m’y glisse et m’assieds là. On est nulle part, dans un petit coin de la cour, coincé entre la roche à laver le linge et les plantes aromatiques. Je laisse le soleil me chauffer la peau, je photosynthèse.
Je pourrais rester là des heures. Me coller à la pierre, ne faire qu’un avec elle, et prendre le soleil sur ma peau, et celui sur la pierre. Je ferme les yeux. Mon corps cesse de trembler. Ma bouche, malgré moi, pousse des soupirs de contentement. Jamais, jamais, je ne m’éloignerai du soleil.
***
C’est ma première sortie sur ce campus inconnu. La première fois que je me hasarde plus loin que le métro, et le bâtiment des lettres, placé juste derrière l’arrêt. Je vais loin. Plus loin encore que la bibliothèque, mon point d’ancrage dans ce monde froid et inconnu. On est en octobre, et je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie. J’ai un peu peur des mois à venir. Comment vais-je y résister ?
J’ai peur de ne pas pouvoir. Les arbres ont perdu toutes leurs feuilles. Leurs grands squelettes aux branches noueuses m’inquiètent. Je suis entourée de bois mort. A l’autre bout du campus, loin là-bas, tout au fond, j’ai marché jusqu’au lac. Etendue plane où tout, pour moi, est neuf et étonnant: cette eau trop calme,sans vagues; les cygnes que je ne connais que dans le Vilain petit canard; les corneilles noires, leur chant disgracieux, leur manie de faire les poubelles pour trouver à manger. Et surtout, là-bas, si proche, cet autre pays. Mon regard s’y heurte à chaque fois que je lève la tête. Impossible de m’y faire. Où sont les rouleaux des vagues ? L’océan à perte de vue, le goût de sel déposé sur les lèvres ? J’ai perdu tout ça, et je m’en rends compte. L’envie me prend de ramasser mes affaires et partir en courant, rentrer avant qu’il ne soit trop tard, avant que mon corps, ma langue oublient. Avant qu’on m’oublie, là-bas, avant de ne plus jamais pouvoir dire “chez moi”.Un rayon de soleil perce entre les nuages, d’abord timide, puis de plus en plus puissant. Je m’allonge sur l’herbe et le laisse se déposer sur mon visage. Je partirai ensuite.
Chaque pore de ma peau s’ouvre pour laisser entrer le soleil, chaud comme une caresse.
La lumière m’inonde et calme mes peurs.
Je ne partirai pas.