
Dans le jardin de mon grand père. L’odeur de la terre, mouillée. Il se penche et déracine une plante, qui me paraît tout à fait semblable aux autres. Au milieu d’un amas de boue, on devine les pistaches de terre. Longtemps, pour moi, les cacahuètes se sont appelées des pistaches. De retour dans sa petite case, sombre, des amas de journaux un peu partout. Il passe sa plante sous l’eau, la nettoie et dégage les fruits. J’en ouvre un, sa coque est tendre. Les graines, à l’intérieur, sont crues, emballées dans une fine couche verte. Elles crissent sous la dent.
A la maison, on les fait griller dans une poêle, à sec. Leur odeur de grillé, leur enveloppe devenue brune. D’autres fois, on les fait bouillir. Elles sont tendres. J’aspire leur coque pleine d’un jus salé qui me coule sur les doigts.
Quelquefois, mon père m’emmène au stade, voir un match de foot. A l’entrée, on achète un cornet de pistaches: l’homme, habile, arrache une double page de son journal et la plie en deux, puis encore en deux. Il forme un cornet et le remplit en puisant dans un grand sac à ses côtés. Il laisse une languette qu’il rabat ensuite sur le cornet plein. On s’installe dans les gradins. Mes yeux suivent le ballon qui volent d’un bout à l’autre d’un terrain immense. Mes doigts s’occupent à faire craquer la cosse et dégager les grains. On m’a dit de faire bien attention à bien enlever la petite peau brune, celle qui fait tousser.
Les « vraies » pistaches, les vertes. J’en goûte une fois à l’anniversaire d’une copine. Elle a une grande piscine, et fait du poney. Je me sens décalée chez cette fille. Elle ne m’a jamais parlé, mais a invité toute la classe. Je suis là par erreur. Je goûte ces fruits verts et salés. Je m’empiffre de ces fruits étrangers à mon monde. Je ne connais pas leur nom et je ne suis pas sûre qu’ils existent en dehors de cette maison. Je n’ose pas en demander à mes parents. Certainement trop cher pour nous. Je ne suis même plus très sûre d’y avoir goûté. Pas sûre tout à fait que ces fruits existent.
Beaucoup d’années et de kilomètres plus tard. Mes pistaches ont changé de nom. On est en décembre et des sacs de Saint Nicolas bombés de pain d’épice, de mandarines et de cacahuètes font la joie des enfants. Ils ouvrent les graines en deux et me montrent l’intérieur: un père noël y est caché.
La voisine leur offre des pistaches, « des vraies ». Elle les ouvre et les leur tend. Ils en veulent encore et encore.
Je demande à la maison si quelqu’un veut des pistaches. On me reprend : ce sont des « cacahuètes », pas des pistaches.
Les mots de mon enfance ne sont pas les leurs.