Sam

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Ma grand-mère adoptive, ma « mémé », avait un chien qui s’appelait Sam. Je ne sais pas de quelle race il était. Un petit chien à poils longs, blanc et noir. Ma mémé vivait seule, et ce chien était son compagnon au quotidien. Elle lui parlait comme à un enfant, lui disait: « tu as faim ? Maman va venir te donner à manger. ». J’étais perplexe. Etait-elle vraiment la maman d’un chien? Je m’imaginais qu’un sorcier avait changé son fils en Sam. Elle continuait à s’en occuper sans espoir de le voir un jour grandir, comme grandissent les enfants. Ainsi, elle était sûre aussi qu’il ne la quitterait jamais, ce qui devait lui faire plaisir.

Ma mémé nous gâtait. Nous étions installés devant sa vieille télé avec des paquets de chips, de bonbons ou de biscuits plus gros que nous. Ce que j’aimais le plus, c’était éteindre la télévision et approcher mes mains de l’écran: il crépitait et me chatouillait. Ensuite, je l’allumais à nouveau, puis l’éteignais encore. C’était mon jeu quand le programme ne m’intéressait pas. Nous avions 3 chaînes de télé, et souvent, pour avoir le droit de regarder un dessin animé, il fallait d’abord supporter un jeu télévisé, Ushuaïa ou une émission culinaire. L’une de ces chaînes était très intéressante: elle diffusait le même film en noir et blanc toute la journée. Le film passait une première fois, puis l’écran devenait noir pendant que quelqu’un le rembobinait, puis il passait à nouveau, et ainsi de suite. C’était pratique: quand on arrivait en cours de film, il suffisait de revenir plus tard pour voir le début !

Sam aussi était gâté. Elle lui servait de grosses gamelles de restes. Lui picorait un peu. Puis des nuées d’oiseaux arrivaient dans la cour pour prendre part à son repas. Chacun becquetait quelques grains de riz. Le chien, repu, laissait faire et allait s’allonger paresseusement dans un petit coin d’ombre. Moi, je guettais. J’attendais le moment où il y aurait le plus d’oiseaux possibles. Alors, je courais au milieu de la cour et je regardais, ravie, s’envoler cette nuée d’oiseaux. Je me remettais en embuscade et j’attendais qu’ils reviennent tous, maîtrisant difficilement mon impatience de les faire tous s’envoler.


Quand elle est décédée, je suis venue à la veillée. J’étais entourée d’adultes qui faisaient peu attention à moi. Assise dans l’embrasure de la porte, je caressais Sam. Le chien pleurait.

Après l’enterrement, il s’est enfui. On a imaginé qu’il avait essayé de la retrouver. Peut-être était-il vraiment victime d’un sortilège ? Peut-être s’est-il réveillé, le lendemain, dans son corps d’humain? Alors, son sac sur le dos, il est passé fleurir la tombe de celle qui s’était si bien occupée de lui. Ensuite, sans attirer l’attention, il s’est enfui pour faire le tour du monde. Aujourd’hui il vit dans une petite case retirée sur les hauts de l’île, un endroit accessible uniquement à pied ou en hélicoptère. Il a tout vu, tout goûté, tout senti et sait à présent que c’est là qu’il se sent le mieux. Parfois il repense à la petite fille qui jouait avec lui et le caressait malgré son allergie et les interdictions répétées des adultes.

J’aime mieux cette version-là de l’histoire, c’est ma version de petite fille.

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